
Le département d’Études françaises s’éloigne des conventions universitaires
Le sixième étage du pavillon de la bibliothèque paraît aussi paisible que les autres. À première vue, du moins, car en sortant de l’ascenseur, les visiteurs se trouvent presque nez à nez avec un grand écran de télévision diffusant des images surprenantes. Des formes symétriques se succèdent, accompagnées de phrases poétiques. Nous voici devant l’œuvre de David Jhave Johnston, poète multimédia et étudiant au doctorat en lettres et sciences humaines à Concordia. Nous sommes au cœur du département d’Études françaises.
Françoise Naudillon, professeure agrégée et directrice de la maîtrise en littératures francophones et résonances médiatiques
Cet espace multimédia n’est pas l’unique originalité de ce département. En effet, il est le seul au Canada à combiner langue, littérature et traduction, trois disciplines interreliées qui s’enrichissent les unes les autres et qui rallient les amoureux de la langue française.
Bien des gens ignorent jusqu’à l’existence du département ou doutent de son importance au sein d’une université anglophone. Pourtant, l’étude du français à Concordia remonte à l’Université Sir George Williams et au Collège Loyola et l’évolution du département va de pair avec celle de la société québécoise.
Ainsi, jusqu’à la fin des années 1960, c’était la culture de France qui primait dans les cours et le Québec était rarement mentionné. Dès les années 1970, l’université prend vite conscience des changements sociaux qui s’opèrent. Elle se fixe alors une nouvelle mission, celle d’éduquer la population anglophone à la culture québécoise et de l’outiller pour évoluer dans un monde professionnel désormais bilingue. C’est ainsi que des enseignements répondant plus spécifiquement aux besoins quotidiens des anglophones ont vu le jour.
Aujourd’hui encore, le département est confronté à de nouveaux défis culturels et sociaux — notamment sa population étudiante changeante — qui l’obligeront dans quelques années à redéfinir sa mission. Par exemple, auparavant, les élèves pouvaient facilement être catégorisés selon leur langue maternelle (l’anglais ou le français). Ce n’est plus le cas parce que Concordia accueille de plus en plus d’étudiants étrangers ou des immigrants qui, bien que polyglottes, maîtrisent peu les deux langues officielles. Les professeurs doivent alors gérer des classes culturellement riches, mais linguistiquement hétérogènes.
« Nous allons devoir, à moyen terme, modifier nos techniques d’enseignement; d’ailleurs, nous avons déjà ajouté des cours de perfectionnement en langue au cursus de ces étudiants », déclare Chantal Gagnon, chargée d’enseignement et directrice du programme coop en traduction.
Mais si la diversité croissante des élèves présente certains problèmes, les professeurs y voient aussi de nombreux avantages.
De multiples avantages
« Les origines culturelles diverses des étudiants compliquent l’enseignement, car les erreurs, elles aussi, sont diverses, explique Fabien Olivry, chargé d’enseignement en langue et coordinateur des cours 300 et 400. En revanche, l’ambiance en classe est également beaucoup plus animée, la diversité culturelle des étudiants suscitant des ébats, des échanges et des opinions beaucoup plus contrastées que si l’assistance était homogène. »
Pour sa part, Louis Patrick Leroux, professeur de littérature et de théâtre québécois, a justement choisi Concordia pour son multiculturalisme : « Il y a une part de vulgarisation dans notre enseignement. Les étudiants n’ont pas forcément le bagage culturel pour saisir les nuances de l’analyse littéraire.
L’apprentissage est quelque peu ralenti les deux premières semaines mais, passé ce cap, tout va très bien. »
Quant aux professeurs de littérature de la francophonie, comme Françoise Naudillon, ils se sentent privilégiés d’enseigner à Concordia, puisqu’il est toujours intéressant et enrichissant pour la classe de discuter avec des étudiants qui connaissent des régions du monde abordées.
Les défis ne s’arrêtent pas là. Les avancées technologiques bousculent les méthodes d’enseignement et les outils professionnels. Tout le secteur de la traduction est touché par Internet, qui facilite l’accès aux sources — plus besoin de passer des heures à la bibliothèque — et par l’évolution des logiciels de traduction dont les performances égaleront peut-être un jour celles des traducteurs... Même si les employeurs n’exigent pas encore la maîtrise des outils technologiques, les professeurs s’efforcent de préparer les élèves à cette nouvelle réalité.
« Nous essayons d’optimiser nos cours pour préparer nos étudiants à réviser non seulement des êtres humains, mais aussi des collaborateurs électroniques, explique Philippe Caignon, directeur des programmes de traduction. Cela est très intéressant, car pratiquement toute la pédagogie doit être récrite. »
En langue également, les outils technologiques s’améliorent et facilitent le travail des professeurs. Par exemple, les étudiants peuvent profiter des laboratoires du département et du centre d’apprentissage de la Faculté des arts et des sciences, situés au pavillon Hall, pour pratiquer sur ordinateur, s’enregistrer et améliorer leur prononciation, permettant ainsi aux enseignants de se concentrer sur d’autres aspects de l’apprentissage.
La littérature aussi fait face à ces bouleversements. Les SMS, Internet ou encore les jeux vidéo transforment les manières de lire et d’écrire et redéfinissent les formes du texte. De cette constatation est né l’espace multimédia, qui allie arts médiatiques et littérature, et la volonté de réaffirmer l’importance fondamentale de savoir bien lire et bien écrire.
Ollivier Dyens, directeur du département d’Études françaises
« Les étudiants sont extrêmement créatifs aujourd’hui, explique Ollivier Dyens, directeur du département. Ils sont très sensibles aux problèmes sociaux, mais ils manquent parfois d’outillage au niveau de l’écrit. Nous essayons donc d’encourager leur créativité tout en cherchant à améliorer de façon marquée la qualité de leur langue écrite. Car même si nous les poussons à analyser le monde de façon originale et créative, même si nous voulons les sensibiliser aux transformations que subit la société, nous considérons comme incontournable la maîtrise de la langue écrite. »
Une conjoncture rare
De là tout l’intérêt d’unir les trois secteurs d’enseignement afin de renforcer les compétences des élèves. Chantal Gagnon y voit un avantage inestimable pour ses étudiants, qui doivent suivre des cours de langue française et de littérature, en plus des cours de traduction.
« Il est important de revenir à la base, insiste-t-elle. La qualité de l’écrit est fondamentale pour les employeurs. »
Le département bénéficie aussi d’une conjoncture assez rare qui lui permet d’encourager des sujets de recherche abordant des problématiques contemporaines. Ainsi, grâce à l’importance croissante que Concordia accorde aux cycles supérieurs, les étudiants et les professeurs jouissent d’un cadre favorable à des recherches originales.
« Concordia a décidé de devenir une université de haut niveau, mais elle a gardé, heureusement, une administration très légère, souligne Ollivier Dyens. Il est possible de faire des choses, de les changer et de les réaliser très rapidement. Il est aussi possible de proposer des axes de recherche atypiques. »
« Ce que j’aime à Concordia, c’est la liberté de choisir mes sujets de recherche et d’avoir les moyens de les réaliser, » reconnaît Françoise Naudillon, qui organise régulièrement des conférences, colloques et autres manifestations. À son avis, ces activités améliorent la visibilité de l’université.
Le département héberge également une antenne de Figura, un important centre de recherche sur le texte et l’imaginaire contemporain où les professeurs du département poursuivent des recherches sur des sujets inhabituels tels que le posthumain, le postcolonialisme, la littérature de la fin du monde ou la poésie urbaine.
Valérie Cools, qui vient de terminer sa maîtrise en littératures francophones et résonances médiatiques, estime que la situation géographique privilégiée de Concordia et l’intérêt de ses directeurs de recherche pour des sujets peu conventionnels lui ont été grandement favorables. Son mémoire porte sur les Shÿnen Nekketsu, un type de manga japonais destiné aux jeunes garçons. Elle s’apprête à poursuivre son travail dans le cadre d’un doctorat qu’elle effectuera au sein du programme en lettres et sciences humaines.
« À Concordia, nous suivons le principe nord-américain selon lequel tout est digne d’étude », annonce-t-elle, avant de rajouter qu’à Montréal, elle a l’avantage de disposer de sources anglophones et francophones.
Bien sûr, ces initiatives ne seraient pas réalisables sans l’enthousiasme, le dynamisme et la jeunesse des membres du corps professoral, renouvelés radicalement depuis une dizaine d’années, et avides d’approfondir les phénomènes avec lesquels ils sont déjà familiers.
« Nous sommes de la génération techno, rappelle Philippe Caignon. Même si nous sommes professeurs, nous jouons à des jeux vidéo, et la technologie ne nous fait pas peur. Nous nous lançons dans le technologique et nous faisons des expériences. »
Chantal Gagnon, qui a fait sa maîtrise en traductologie à Concordia et qui dirige maintenant le programme coop, soutient que ces changements ont eu des effets positifs : « J’ai été frappée, lorsque je suis revenue, de voir tous ces nouveaux professeurs. Mais les choses que j’aimais tant sont restées les mêmes : l’esprit de famille, la qualité du service aux étudiants. Nous nous sommes renouvelés tout en continuant d’exceller », souligne-t-elle.
Le département se prépare à lancer deux nouveaux diplômes : une maîtrise en didactique du français, langue seconde, et un doctorat unique au Canada, voire au monde, regroupant les trois secteurs du département, soit langue/ linguistique, littérature et traduction. Les deux projets sont à l’étude et pourraient voir le jour d’ici un an ou deux.
Flavie Halais est journaliste à Montréal.
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